Article complet: Une « journée du consensus national » pour quoi faire ?

05.03.10

Permalink 19:27:49, par Jerôme CARLOS Email , 961 mots, 311 vues   French (FR)
Catégories: Chroniques, Album photos

Une « journée du consensus national » pour quoi faire ?

Une pause significative que la commémoration des 20 ans de la Conférence des forces vives de la nation. Le Bénin vient de célébrer ces quelques jours du mois de février 1990 qui changèrent le cours de son destin. Sans cette célébration, on eut dit que le miracle opéré par les Béninois, à travers la tenue réussie de ces assises, dépasse en sens et en signification la capacité de ceux-ci à assumer l’événement et à lui conférer sa juste dimension historique, sa vraie portée politique.
Un peu comme l’artiste qui, après une plus ou moins longue élaboration « accouche », devrait-on dire, d’un chef d’œuvre. Ou bien il garde le silence face à l’indicible, incapable d’expliquer, lui-même, les voies souterraines qui conduisent un simple mortel à frayer avec les muses et à se faire le compagnon des dieux. Ou bien c’est l’observateur extérieur qui, frappé par la grandeur de l’œuvre produite, révèle à l’artiste qu’il a franchi les frontières de l’humaine condition.

Voilà l’ambiguïté que le Bénin a entretenue, vingt ans durant, avec sa conférence des forces vives de la nation. Soit qu’il minore ou banalise ses propres performances. Pendant que les autres font chorus pour louer son exploit. Soit qu’il abandonne son œuvre à la poussière de l’oubli. Pendant que les autres n’ont de cesse de marquer leur admiration pour ce qu’ils appellent le génie béninois.

[Suite:]

L’année dernière, l’hebdomadaire catholique la Croix, a tendu le micro à des jeunes gens et à des jeunes filles, dans la tranche d’âges de 16 à 19 ans. Il s’était agi de savoir si la Conférence des forces vives de la nation était connue de ces jeunes compatriote et si elle avait quelque résonance dans leur esprit. Pour la plupart, n’en sachant pas grand-chose, ils ne pouvaient l’investir d’un quelconque contenu. Tout aura ainsi glissé comme l’eau sur les plumes d’un canard.

C’est suffisamment grave pour que nous nous sentions interpellés. C’est suffisamment inquiétant pour que cela fouette nos consciences. Cette ignorance ainsi étalée, nous rappelle à un devoir de mémoire. Elle nous situe, en tout cas, de plain-pied avec nos responsabilités face à un patrimoine bien à nous, un patrimoine construit de la force des idées et des convictions que, pour une fois, nous ne sommes pas allé chercher à Paris, à Londres ou à Washington.

C’est dans ce contexte qu’il nous plaît d’apprécier et d’analyser la proposition qui vient d’être avancée, au terme de cette commémoration, à savoir faire désormais du 28 février « Journée du consensus national ». A cet égard, trois remarques au moins mériteraient d’être faites. Histoire de nous prémunir contre un regrettable amalgame qui consisterait à prendre l’écume, cette mousse blanchâtre à la surface d’un liquide agité, pour le liquide lui-même.

Première remarque. Il ne faut détacher cette journée ni du symbole qui la justifie ni du lieu où elle s’origine, aussi bien par le sens que par la valeur. Le symbole, c’est la conférence nationale elle-même. Elle est à restaurer, pour notre pays, dans la dimension d’un mythe fondateur. La date du 28 février ne prendra que plus de sens dans nos consciences. Par rapport à la Révolution française, par exemple, la date du 30 septembre 1791 n’a pas de sens en soi, à moins d’être rattachée à un acte révolutionnaire majeur, celui de l’abolition des privilèges. Le lieu, par ailleurs, c’est l’hôtel PLM Alédjo. Il a abrité la Conférence. Il mériterait, de ce fait, d’être consacré lieu de mémoire. En Afrique du sud, la date du 11 février 1990, marquant la libération de Nelson Mandela des prisons de l’apartheid ne fonctionne qu’en relation avec la prison du Cap où celui-ci passa les dernières années de sa détention. Car tout mythe a besoin de supports concrets, matériels qui sollicitent les sens, qui parlent au cœur et à l’esprit.

Deuxième remarque. Il ne faut pas affirmer une intention sans préciser les modalités pratiques de son opérationnalisation. Faire du 28 février « Journée du consensus national » ne signifie pas grand-chose, tant qu’on ne se serait pas donné la peine d’en dresser l’architecture, en termes de contenant et de contenu. Le tout assorti d’objectifs qu’on voudrait atteindre sous l’angle du développement du pays, de l’ambition projetée pour la promotion des habitants de ce pays. Sinon, les effets d’annonce ont toujours le triste destin d’une mayonnaise ratée. Ils font flop !

Troisième remarque. Il ne sert à rien de travailler à faire mentir nos mythes. Nous risquons, à terme, de les vider de tout contenu, de les ravaler au rang d’entreprises folkloriques faites pour amuser la galerie. Quelle valeur pour le consensus au pays de la politique du « Gbadé tché djin nabi » ? Soit que le 28 février de l’an de grâce 1990 consacre un progrès notable dans les mœurs politiques de notre pays. Au quel cas il mériterait d’être marqué d’une borne repère. Soit qu’il n’a été qu’un accident survenu comme un météore dans un ciel vide. Alors, autant nous inscrire à l’école du consensus. C’est déjà plus utile qu’une journée fériée, chômée et payée.

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 2 mars 2010

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Monsieur Jerôme Carlos : Historien, journaliste et Chroniqueur
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