Article complet: Imaginons un étranger qui, la première fois, foule le sol béninois

05.03.10

Permalink 19:29:24, par Jerôme CARLOS Email , 939 mots, 543 vues   French (FR)
Catégories: Chroniques, Album photos

Imaginons un étranger qui, la première fois, foule le sol béninois

Sous quel jour découvrira-t-il le pays, dès son arrivée à l’aéroport Bernardin Gantin de Cotonou, après avoir déambulé au long des rues de nos grandes cités, rencontré des amis, pris contact avec les médias ?
L’observateur étranger lira et comprendra le Bénin à partir de trois cercles concentriques de réalités. Le premier cercle est fait d’impressions générales résultant d’images fortes, de situations inédites vécues ou de choses originales vues. Le second cercle, au-delà des apparences, se veut celui d’une approche plus approfondie du pays. Le troisième cercle résume l’idée d’ensemble que l’observateur étranger, au terme de son séjour, peut se faire de notre pays. En somme, « Je suis venu, j’ai vu et voici ce que j’en pense ».
Premier cercle, le cercle des impressions générales. L’observateur étranger qui débarque par la voie des airs à Cotonou est frappé, d’entrée, par la plus que modeste vitrine que nous lui offrons de notre pays. Notre aéroport, en effet, sans faire grise mine, ne paie de mine. Tout suinte, ici, une pauvreté qu’on aurait tort d’assimiler à une quelconque richesse. Le Bénin doit nourrir l’ambition de faire mieux.

Parking exigu, vite tourné en un espace chaotique les jours de grande affluence. Les rues adjacentes à l’aéroport ne sont pas souvent éclairées. Ce qui, la nuit, laisse le sentiment plutôt pénible et angoissant d’être accueilli par une ville fantôme. Notre observateur étranger n’aura pas besoin d’aller loin pour découvrir un autre visage de ce gros village qu’est Cotonou. Avec le ballet impressionnant et brouillon des « Zémidjan », nos inévitables conducteurs de taxi motos. Avec également le festival des véhicules poids lourds qui étouffent littéralement le quartier du port et bien d’autres quartiers du centre ville. Partout règne une ambiance générale de pagaille joyeuse : on brûle les feux, on jette tout par terre, on pisse à tous les coins de rue, on lance des jurons à tout va.

[Suite:]

Les ateliers de coiffure ou de couture, en nombre impressionnant, ne ferment, le soir venu, que pour que s’ouvrent les buvettes, les maquis, ces petits restaurants de quartiers. La bière, ici, coule à flot. La politique, expressément convoquée, hante tous les esprits, colore tous les discours. C’est à se demander ce que les Béninois s’appliquent à noyer ainsi sous des hectolitres de boisson généreusement ingurgités.

Le Béninois est un bon vivant. Il sait prendre son mal en patience. Il sait rire de ses propres déboires, au rythme des délestages sévères et des pénuries d’eau inattendues. Et c’est parce qu’il chérit la paix qu’il ne laisse pas voir sa peur du lendemain. C’est un peu la stratégie de l’autruche : tenir loin de soi un danger ou se prémunir contre, dès lors qu’on feint de l’oublie ou qu’on l’ignore.

Second cercle, le cercle de l’approfondissement des premières approches du pays. L’observateur étranger constate tout d’abord, que la grève est un sport national qui bénéficie d’une cote d’amour exceptionnelle auprès des Béninois. Il y a presque toujours quelque chose à revendiquer. Il y a toujours quelque chose à réclamer. Il y a toujours quelque chose à rectifier et à redresser. Le pays est-il si amoché que cela pour justifier une intervention de tous les instants et à tous les niveaux ? A qui donc profite le front social en ébullition quasi permanente ?

Par ailleurs, toutes les grandes institutions de l’Etat sont sur les dents. Remaniera ou ne remaniera-t-on pas le gouvernement ? L’attente dure et la rumeur est fort bien cotée à la bourse nationale du commérage et du cancan politicien. Réalisera ou ne réalisera-t-on pas la Liste électorale permanente informatisée (Lépi) ? Même les Nations Unies viennent y jouer les sapeurs-pompiers. L’assemblée nationale est le champ clos d’une guerre sans merci entre députés de la mouvance présidentielle et députés de l’opposition. Le pouvoir judiciaire se débat dans ses contradictions internes avec l’actualisation subite du dossier des frais d’instruction dans lequel s’étaient compromis nombre de magistrats. Les partis poursuivent leur sempiternel ballet au rythme des transhumances, à coups des débauchages.

Pour l’observateur étranger, le pays a mal à la tête, le pays a mal à sa tête. Si quelques comprimés d’aspirine peuvent aider à soulager le premier mal, tout un trésor d’expertises et de soins sera nécessaire pour espérer calmer l’autre. Surtout que tout s’embrouille avec la politisation à outrance qui s’est emparée de tout. Ce à quoi il faut ajouter la campagne électorale précoce qui n’a cessé de faire monter les enchères, en taillant une place de choix à la surenchère politicienne.

Troisième cercle, le cercle de l’opinion, ou plus précisément de la conviction intime de l’observateur étranger. Contre toute attente, celui-ci a choisi de se réfugier derrière ce proverbe allemand : « Tout ce que tu sais, ne le dis pas. Tout ce que tu lis, ne l’adopte pas. Tout ce que tu entends, ne le croit pas. Tout ce que tu peux ne le fais pas. »

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 4 mars 2010

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Monsieur Jerôme Carlos : Historien, journaliste et Chroniqueur
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