Article complet: Corruption : le point de non retour

17.07.09

Permalink 13:02:37, par Jerôme CARLOS Email , 903 mots, 361 vues   French (FR)
Catégories: Chroniques

Corruption : le point de non retour

Jamais encore de dossier sur la corruption, comme celui actuellement en débat sur la Cen-Sad, n’a suscité autant d’intérêt et d’émotion dans l’opinion publique béninoise. Comme si nos compatriotes, las d’entendre la ballade provocatrice des impunis heureux, ont soudain décidé de sortir de leurs gonds. La mesure est comble. Car trop, c’est trop.

Cette réaction est nouvelle. Elle nous éloigne du hochement de tête résigné face à des cas de corruption ; des déclarations jamais suivies d’effets ; des marches, somme toute symboliques et platoniques qui laissaient de marbre tous les partenaires à la corruption. Qu’a-t-on affaire avec les rumeurs et les humeurs, tant qu’on peut jouir tranquillement du fruit de ses rapines, bien au chaud dans la caverne d’Ali Baba ?

Et nous n’en étions plus à un paradoxe près. Le voleur de poulet est rudoyé, passé à tabac, voire brûlé vif. Mais celui qui fait main basse sur le milliard, par exemple, est un caïd respectable et respecté. Son exploit est salué. Il lui vaut de se voir déroulé le tapis rouge. A lui les ovations d’une foule d’admirateurs et de fans en délire. Alors, silence, on bouffe !

Comment alors expliquer que sur le dossier de la Cen-Sad, les Béninois se réveillent soudain de tant d’années d’indifférence ? D’autres ont même pu parler de complicité. Comme si c’étaient quelque uns qui mêlaient leur nom aux cas de corruption, mais que c’était finalement tout le monde qui en profitait. Les Béninois, soudain, ne semblent plus regarder la corruption comme quelque chose d’acceptable que peuvent se permettre quelques brebis égarées, l’impunité en prime. Avons-nous pris la juste mesure d’une telle mutation ?

[Suite:]

Il faut commencer par noter que la corruption, pour la majorité des Béninois, est un véritable serpent de mer. Pour dire qu’il s’agit d’un sujet assez souvent convoqué et évoqué. Tant que cela ne tire pas à conséquence, on peut s’en donner à coeur joie. Du reste, l’histoire même de notre pays est un chapelet d’initiatives, plutôt vaines, de l’Etat contre la corruption.

Qu’on se souvienne des Commissions formées au cours de la première décennie de notre indépendance sur l’affaire Kowacs, notamment la commission Nicéphore Soglo et la commission Ahoueya. La période révolutionnaire (1972-1990) a eu aussi sa commission. Deux de nos compatriotes y ont attaché leur nom : Ahouansou et Amoussoukpakpa. Le Renouveau démocratique, qui ne voulait pas être en reste, a créé « Le Centre SOS Corruption » sous le quinquennat du Président Soglo. Celui-ci promettait de faire rendre gorge à tous les indélicats. Mathieu Kérékou, de retour, (1996-2006) se distingua avec la Cellule de la moralisation de la vie publique (CMVP). La patronne de cette Cellule, Mme Cica Adjaï dut confesser, comme en un aveu d’impuissance, à la fin de sa mission, dix ans après avoir engagé une guerre sans merci contre la corruption, que « 95% des ministres de la République étaient corrompus ».

L’opinion publique qui sort, enfin, de sa réserve, autour du dossier de la Cen-Sad, comme si elle se décidait enfin de se mêler de ce qui la regarde, réussira-t-elle à apporter la caution décisive qui a jusqu’ici fait défaut à la lutte contre la corruption dans notre pays ? Mais avant toutes choses, pourquoi se réveil soudain et maintenant ?

Parce qu’on a promis aux Béninois le changement et qu’à bon droit, ils sont impatients d’en voir les manifestations dans leur vie de tous les jours. Notamment sur le terrain de la corruption. Il faut donc siffler la fin de notre errance cinquantenaire. L’impunité qui encourage la corruption ne peut être tenue pour une valeur. Il faut que çà change, avions-nous dit. Et les Béninois attendent que çà change vraiment.

Parce que, dans la lutte contre la corruption, il y a eu des signaux forts, tel un Président de la République prenant la tête d’une marche de la société civile contre la corruption, dans les rues de Cotonou. Un geste hautement symbolique, de l’ordre de l’inédit. Après cela, difficile de faire la moindre concession, le moindre compromis avec la corruption. Quand le vin est tiré, il faut le boire. Un peuple chauffé à blanc sait rarement faire machine arrière.

Parce que les temps sont durs. Et la crise frappe fort. Le citoyen lambda, pris à la gorge, se démène comme un diable dans un bénitier entre la facture majorée de l’eau, de l’électricité et du carburant et les impératifs, les obligations de la rentrée scolaire qui pointe à l’horizon. Il lui est donc insupportable, dans un tel contexte, qu’il s’accommode de l’idée qu’une poignée d’individus se la coule douce, en grignotant gaiement, tels des cacahuètes, les deniers de la République. Le peuple dit non. Et vous, que dites-vous ? Les Malgaches, dans l’un de leurs proverbes, nous soufflent à l’oreille la bonne réponse : « Mieux vaut encourir la colère du roi que provoquer la colère du peuple »

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 17 juillet 2009

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Monsieur Jerôme Carlos : Historien, journaliste et Chroniqueur
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