Article complet: Nous relèverons la République humiliée

12.02.10

Permalink 12:48:38, par Roger GBEGNONVI Email , 1783 mots, 846 vues   French (FR)
Catégories: Chroniques

Nous relèverons la République humiliée

Dans une adresse récente à un probable candidat aux prochaines élections présidentielles, je parlais de la nécessité d’initier dès avril 2011 une politique de relèvement du pays, une politique de grandeur. Avait certainement contribué à m’amener à une telle proposition insistante une confidence lapidaire que je venais de recevoir d’un chef traditionnel du Togo avec qui j’avais pris part au forum social de Kpomassè-Tokpadomê : ‘‘Nous comptons sur le Bénin, mais nous ne vous comprenons plus’’, avait-il énoncé, sobrement. Ne sommes-nous pas, nous-mêmes Béninois, très embarrassés face à l’entreprise franchement désordonnée qu’est devenu le régime du changement ? L’on observe d’ailleurs que, tirant à sa fin, il se prend les pieds dans les pédales (l’on en donne ici trois preuves), manque de tenue, donne à notre République des allures débraillées, qui rendent nécessaire l’initiative prochaine d’une politique de grandeur, qui soit en direction du peuple plaidoyer pour l’honneur de la République

[Suite:]

Le vaudeville de Godomey
Or quelle scène avons-nous vue récemment à Godomey, relayée en boucle le soir par la télévision ? La querelle surréaliste qu’a faite le Chef de l’Etat à deux de ses ministres sur le site de l’échangeur de Godomey participe de notre descente aux enfers, même sur le simple plan comportemental. Le Chef de l’Etat, qui n’a jamais été ministre, ne sait peut-être pas qu’un Ministre de la République est d’une telle importance que les généraux de l’armée se mettent au garde-à-vous sur son passage et lui font le salut militaire. Pas pour sa personne en tant que telle, mais pour la République qu’il représente. Il est, de Jean de La Fontaine, ‘‘L’âne portant des reliques’’, étant entendu que tous les ânes de la République n’ont pas l’immense honneur de porter des reliques, lesquelles obligent tout le monde à s’incliner au passage de l’âne. Il est donc tout simplement blasphématoire de morigéner et de tancer des ministres en public face aux caméras de la télévision. C’est ne pas avoir d’égard pour la République, dont ils sont les représentants, dont ils portent ponctuellement les attributs, quelles que puissent être par ailleurs leurs imperfections intrinsèques. Il ne faut pas nourrir chez le peuple le sentiment que ‘‘un ministre, c’est du n’importe quoi’’. Or le vaudeville de Godomey tend à accréditer un tel message particulièrement nocif pour l’honneur de la République.

Aimable ‘‘garçon’’ qu’un ancien ministre ?
Avant le vaudeville de Godomey, il y avait eu l’épisode de la conférence de presse présidentielle, au cours de laquelle le Chef de l’Etat avait parlé d’un de ses anciens ministres en termes de ‘‘ce garçon, je l’aime bien’’. Même un membre assermenté de l’opposition politique la plus caricaturale ne peut pas se permettre de parler ainsi en public d’un ancien ministre de la République : ce garçon, cette fille… Vous rendez-vous compte ? Le membre reconnu de l’opposition politique, qui aspire au pouvoir d’Etat, n’a pas droit à de tels propos en public. Propos de table pour rigoler lors d’un repas bien arrosé, passe. Mais pas en public, de grâce, et surtout pas de la part du président de la République, sous l’autorité duquel le ministre a servi la République pendant environ deux ans, lequel Président de la République est en charge de l’honneur de la République. Ignorance du sens des mots ou lapsus linguae, il y a eu, là aussi comme à Godomey, faute grave de goût et de tenue. Il y a eu de quoi inspirer au peuple mépris pour ceux qui portent officiellement son destin sur le plan temporel. Quel crédit accordera-t-il aux faits et gestes du ministre dont se moque allègrement le Chef de l’Etat, en sa présence à Godomey, ou en son absence, sur un plateau de télévision ? Et s’il n’est plus ministre, le respect à lui dû continue pour que le peuple n’aille pas supposer que c’est à un hurluberlu que le Chef de l’Etat avait confié son sort.

Humiliant autoritarisme du Chef de l’Etat
Naïveté du comportement ou récidivisme têtu, peu après le ‘‘garçon’’ de la conférence de presse présidentielle, il y avait eu l’humiliant autoritarisme du Chef de l’Etat à l’encontre d’un de ses ministres sommé par lui de reprendre illico-presto deux de ses collaborateurs qu’il venait de démettre de leurs fonctions pour indélicatesse grave dans la gestion des affaires du ministère. Que le ministre ait eu la main trop lourde ou pas, que devient-il face aux agents de son ministère par lui renvoyés et par le Chef de l’Etat réhabilités sans aucune forme de procès ? Réhabilités et réinstallés dans le même ministère sous les ‘‘ordres du même ministre ! Que devient ce ministre face à l’ensemble de ses collaborateurs qui ont vu le Chef de l’Etat le piétiner ? Il devient ‘‘ ce garçon’’ sans dignité, qui avale les couleuvres à lui imposées par son chef ; il les avale et il se tait. Et c’est ici le lieu de dire que l’habitude désastreuse prise par le Chef de l’Etat de nommer lui-même les directeurs de cabinet ministériel participe intensément de ce mépris de ce qu’est un Ministre de la République. Entre le Ministre et le Directeur de Cabinet que le Président lui a imposé par décret, qui détient le pouvoir au sein du ministère. N’est-ce pas une dyarchie de fait ? Du désordre !

Quelles raisons à l’humiliation des ministres ?
Mais sachons raison garder, et ne crions pas trop vite et trop facilement haro sur le bodet. Le Chef de l’Etat se donne peut-être des raisons d’humilier ses ministres, du moins certains de ses ministres. Car l’on a observé sur le site de l’échangeur de Godomey que les deux ministres convoqués ne furent pas également abreuvés, que l’on aura pratiquement évité de s’en prendre directement, ouvertement au second. Pourquoi cette différence de traitement à Godomey sur deux ministres, dont la presse dit qu’ils ont été amenés manu militari ? Trois observations permettent de répondre à la question.
Première observation :- Celui qui a pris pratiquement tous les coups à Godomey est celui-là qui traîne un relent de cinquante millions de francs CFA, disparus de ses mains sans trace au moment où il était le DG d’une importante société d’Etat. Le Chef de l’Etat l’ayant fait ministre dans cette mauvaise odeur estime peut-être qu’il ne lui doit aucun respect parce qu’il ne mérite pas de représenter l’honneur de la République. Le Chef de l’Etat se sera donné à lui-même une forte raison d’humilier le Ministre de la République.
Deuxième observation :- Ledit ‘‘garçon’’ est l’un des deux ministres dont le rapport sur les malversations des travaux de la CEN-SAD dit exactement ceci : ‘‘Les insuffisances relevées incombent aussi bien aux ministres qu’à leurs collaborateurs.’’ Malversations est le mot choisi par l’Inspecteur Général d’Etat pour dire fautes graves de gouvernance. Le Chef de l’Etat ayant renvoyé l’un sans le faire traduire devant la Haute Cour de Justice et ayant récupéré l’autre après les re-vérifications bidons d’une re-commission bidon, estime peut-être qu’il ne doit aucun respect ni au ‘‘garçon’’ renvoyé parce qu’il n’a pas représenté dignement l’honneur de la République. Bien entendu, il y a fort à parier qu’il méprise profondément le récupéré qui siège encore à la table du Conseil des ministres. Voilà ce qui peut faire dire qu’il se donne des raisons d’humilier ses ministres.
Troisième observation :- Le ministre aux deux cadres renvoyés et ramenés dare-dare est celui des deux à qui le Chef de l’Etat imposa une permutation non-sens : lui qui est fait exclusivement pour le portefeuille du l’Industrie qu’il détenait, a été sommé un beau matin de permuter avec celui de l’Agriculture, fait exclusivement pour l’agriculture dont il détenait le portefeuille. Les deux ont avalé tranquillement la couleuvre et, le jour de la passation de service, un court-circuit (in)opportun a réduit en cendres de précieux documents du Ministère de l’Agriculture. Il est donc fort possible que le Chef de l’Etat n’ait que mépris pour ces deux-là aussi autour de la table du Conseil des Ministres. Ne se sera-t-il pas donné des raisons de les mépriser ?

Recommencer en 2011 pour réussir
Le Chef de l’Etat – ce n’est pas possible autrement – sait parfaitement qui sont ces ministres qu’ils méprisent et pourquoi il aime bien les humilier, oubliant peut-être qu’à travers eux il humilie la République. Et quand je dis qu’il sait, j’insinue que c’est un peu pour ‘‘ça’’ qu’il les fait ministres et les maintient ministres, pour les raisons précisément qui auraient dû le dissuader absolument de les nommer à un poste ministériel ou de les y maintenir. Qu’il le veuille donc ou non, ‘‘consciemment ou inconsciemment’’, il est le premier coupable du mépris et de l’humiliation de la République.
En conséquence de quoi notre premier devoir dès avril 2011 relèvera un peu du nettoyage des écuries d’Augias. Nous relèverons la République humiliée. Compte tenu de ce qui précède, la tâche tiendra peu ou prou des sept travaux d’Hercule. Nous pensions avoir commencé en avril 2006. Mais tout nous prouve aujourd’hui que l’on nous a abondamment trompés. Nous recommencerons donc en avril 2011, avec le cœur à l’ouvrage, avec tous les garde-fous pour que l’on ne nous floue plus, et pour que du sommet de l’Etat ce ne soit plus une odeur de puanteur et de corruption, mais une odeur d’éthique et de patriotisme qui se répande sur la République.

(Par Roger Gbégnonvi)

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