Et l’on a donc fêté, le 11 février 2010, les vingt ans de la sortie de prison de Nelson Mandela. Evénement rare et peut-être unique dans l’histoire. Parce que Nelson Mandela n’est pas Robert Mugabe. Il fit lui aussi la prison aux heures de braise de la lutte pour la libération du peuple. Pourtant l’on ne fêtera probablement jamais l’anniversaire de sa sortie de prison, à moins qu’il en fasse une obligation sous peine de prison.
Mais Mandela ! Voici un homme qu’Amnesty International ne put jamais considérer comme prisonnier d’opinion parce qu’il fit les yeux doux à la violence ; il se vit pourtant accorder le prix Nobel de la Paix, jamais attribué aux violents, toujours remis aux ‘‘persécutés pour la justice’’. Voici un homme à des années lumière des Sékou Touré, Houphouët-Boigny et consorts, parce qu’il est tout en générosité et en don de soi. A preuve, il n’a jamais accepté de devenir président de la République que pour montrer la Voie et la Manière. Après un premier mandat de cinq ans, il se retira alors qu’il aurait pu s’incruster à vie dans le fauteuil présidentiel. Le peuple, dont il est le sauveur et l’idole, lui aurait accordé bénédiction et légalité sur fond de légitimité historique incontestable. Mandela n’en profita pas, il se retira dans ses chemises couleur arc-en-ciel et dans son sourire d’enfant.
Et ce n’est pas à lui que Transparency International trouvera jusqu’à cinquante comptes privés dans les paradis fiscaux de France et de Navarre, car il est serviteur et non pilleur, gardien et non geôlier. Il a sa cabane natale de Soweto et la villa que le gouvernement lui a offerte quelque part non loin de la capitale. Et il n’a pas imaginé pour son Soweto natal la plus belle réplique de la Basilique Saint-Pierre de Rome, pas plus qu’il n’y a construit la plus grande mosquée d’Afrique, car il est lui-même Temple, et c’est l’essentiel, il est lieu de générosité, de beauté et de bonté. Et c’est l’essentiel.
Il faut croire que la prison y est pour beaucoup dans ce bel accomplissement de Mandela. Non pas la prison en tant que telle, mais le boulevard de vingt-sept ans de silence. Il y a ceux qui sortent de prison en proclamant qu’ils y ont rencontré Dieu. Non, ils y ont rencontré enfin eux-mêmes, rencontre qui ne se fait que dans le silence, ce silence dont nous avons tellement peur que notre minute de silence pour les morts ne dure jamais que quelques secondes. La vie de militant, de combattant, de travailleur, de commerçant, de chercheur de profit et de plus-value, nous laisse rarement le plus petit temps de silence et, d’ailleurs, nous n’avons pas appris à aimer le silence au cœur duquel l’être se découvre tel qu’en lui-même, pour se réaliser ensuite plus et mieux. Or nous n’aimons pas le silence.
Mais en prison, que faire d’autre que se taire et se découvrir ? C’est au cœur de ce silence que Mandela se découvrit, qu’il apprit l’afrikaner, la langue de ses tortionnaires ainsi que leur histoire. Il les découvrit et les aima peut-être. Il se découvrit en tout cas lui-même autant qu’il découvrit la nation arc-en-ciel. Oui, il découvrit que tous avaient leur place en Afrique du Sud ‘‘car nous sommes des étrangers devant Vous, Seigneur, et des voyageurs, comme tous nos pères’’ (1 Chroniques, 29/15). Et nul ne choisit son lieu de naissance. Et nul ne choisit son lieu d’exode ou d’exil. Quoi que l’on dise ou que l’on pense, ce sont les lieux qui nous choisissent. De quel droit, dès lors, nous en dire les propriétaires exclusifs ? Et réduire les autres en esclavage sur la terre que le destin nous a prêtée et qui nous a accueillis généreusement ! Non sens. Voilà pourquoi l’Afrique du Sud comprit et acclama lorsque Mandela annonça la bonne nouvelle de la nation arc-en-ciel.
Se dresse, quelque part à Londres, une statue grandeur nature de Mandela. Les sujets de Sa Gracieuse Majesté ont décidé de reconnaître ainsi, de son vivant, Nelson Mandela, le héros total, celui qui, avec Thomas Sankara, montre la Voie aux Africains épris d’idéal pour le continent noir. Peu importe le triste silence de nos chefs d’Etat plus ou moins geôliers, et qui ont choisi de taire cet anniversaire. Peu importe qu’ils manquent le train de l’histoire. Pour nous, les choses sont claires : Mandela est d’ores et déjà notre honneur à jamais.
(Par Roger Gbégnonvi)
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