Lorsque l’on a vécu l’événement, non pas dans la grande salle du PLM-Alédjo, mais dans la rue, au milieu de la foule, le transistor plaqué sur l’oreille, et que l’on a vu cette attente et cette tension, cette angoisse et cette espérance, espérance en passe d’être déçue ou comblée, l’on sait véritablement ce qu’a été la Conférence des Forces vives de la Nation, dont rien ne peut altérer le souvenir. Et l’on comprend également pourquoi depuis vingt ans et probablement pour de nombreuses vingt autres années encore, les deux mots de ‘‘Conférence nationale’’ scandent nos discours politiques comme une incantation, une formule magique. C’en est une pour ce qu’elle transporte de mythe fondateur sur fond d’humilité des hommes et de processus poursuivi d’unification de notre pays.
L’humilité du Prélat et du Soldat
La paix est faite par les grands hommes marqués au sceau de l’humilité. Et nous eûmes à la tête de la Conférence deux hommes de cette trempe : le président Matthieu Kérékou, qui l’a convoquée, et Monseigneur Isidore de Souza, qui l’a présidée. Combien de fois le premier, conseillé par certains des siens et peut-être par ses pairs d’alentour, ne fut-il pas tenté de mettre fin à ce qui prenait les chemins d’une aventure à l’issue incertaine et redoutée : il a réuni les conférenciers pour aider le pays à sortir de l’impasse économique, et voilà qu’ils se sont mis à faire de la politique au risque de déboucher sur un chamboulement aux allures de ‘‘coup d’Etat civil’’ ? Qu’aura-t-il fallu de tact au prélat – et de main posée sur sa Bible et sur sa croix pectorale – pour persuader le soldat de ne pas mettre fin à l’aventure ? Sur les franges des bribes de confidences que l’on a pu surprendre sur les lèvres de l’évêque se rappelant à haute voix certains grands moments des dix jours de la Conférence, il se lit une grande humilité de part et d’autre. Si l’humilité du prélat a pu impressionner le soldat au point de lui en imposer, c’est que le soldat avait lui-même un bon fond d’humilité ravivée par celle de l’homme en face de lui. Le prélat et le soldat auront fait assaut d’humilité pour sauver la Conférence.
La paix est faite par les grands peuples marqués au sceau de l’humilité. Le prélat et le soldat n’ont été que le reflet, au sommet, de ce que sont les Béninois au fond d’eux-mêmes, un peuple rebelle sans doute, mais qui ne se montre tel que parce qu’il est en quête de justice et qui sait qu’elle passe par la paix et que la paix passe par elle, et que l’on ne saurait que tenir dans la difficulté les deux bouts de la chaîne, car il est impossible de commencer par l’une en attendant l’autre et que, pour une fois, le citoyen n’a pas le choix : il doit poursuivre ces deux lièvres à la fois. Voilà pourquoi les Béninois ont accepté ce qui n’allait pas de soi : que leurs deux faces opposées se regardent en face, que le tortionnaire (le mot n’est pas trop fort) s’asseye dans la même enceinte que son souffre-douleur et que les deux se parlent. Il faut à ce face-à-face cornélien rien moins que ce que Montesquieu appelle indifféremment ‘‘la vertu politique’’, ‘‘l’amour de la patrie’’. Les Béninois en ont donné la preuve magnifique et sont entrés par la porte royale, c’est-à-dire étroite, dans l’histoire des Conférences nationales de l’Afrique en quête de justice par la démocratie. Mieux, ils ont ouvert la voie de cette quête et de sa nouvelle histoire, la nouvelle histoire de l’unité de nos pays.
L’unité nationale en amont et en aval de la Conférence
L’amour de la patrie a permis aux Béninois, profondément opposés et divisés, de se retrouver réunis dans la même salle pour discuter et même se disputer à propos du même pays. Et voilà la République, et voilà la démocratie. L’unité dans la diversité des opinions et des régions et non pas l’uniformité des casernes voulue par le PRPB sur fond de pensée unique. Et l’on jeta en prison et tortura ceux qui résistèrent au monstre qu’eût désavoué Karl Marx, qui ne se reconnut jamais dans le ‘‘marxisme’’, et l’on fit main basse sur les biens des récalcitrants qui osèrent prendre le chemin de l’exil au nom de la liberté, et l’on brisa des ménages au nom du triomphe de la pensée unique, et l’on fit si bien que l’Etat se trouva en cessation de payement et que les fonctionnaires se retrouvèrent sans salaire et que la seule banque d’Etat ne fut plus en mesure de rendre le moindre compte des économies privées à elle confiées. Il y eut quelques suicidés par désespoir ou par perte de l’honneur d’être chef de famille, il y eut quelques mères de familles qui, en désespoir de cause, mirent entre parenthèses honneur et dignité et descendirent battre le trottoir à la nuit la tombée, pour avoir de quoi faire vivre mari et enfants. Et la Conférence Nationale fut en charge de remettre ensemble ces vies lacérées, brisées, humiliées, honnies. Et la Conférence Nationale les remit ensemble. Miracle ou paradoxe ?
Ni miracle ni paradoxe. Grandeur tout simplement. La Conférence des Forces vives de la Nation fut le lieu de la grandeur du Bénin et des Béninois. Eh quoi donc ! Au nom des malheurs précités, et qui sont immensément graves, nous allions nous jeter les uns sur les autres, en finir à coups de bazookas contre la salle de conférence, à coups de kalachnikovs dans les rues de Cotonou pendant qu’ailleurs dans le pays ça flamberait et que l’on s’étriperait, comme on le voit dans plus d’un pays africain ? Et c’est en vain qu’en ce jour de grande peur le prélat aura prié à haute voix pour ‘‘qu’aucun bain de sang’’ ne vienne mettre une fin apocalyptique à la Conférence ? Car cette Conférence n’allait pas de soi, et le pire était probable ! Quel Béninois y aurait gagné quoi, et où se rendraient les Rwandais, Tchadiens, Togolais, etc. à la recherche d’une oasis ?
Ni miracle ni paradoxe. Logique tout simplement. Mais la logique supérieure, celle du cœur, qui demande d’aimer suffisa,mment la patrie pour être capable de la construire dans un difficile processus d’unification. Dans la salle de conférence de l’hôtel PLM-Alédjo, le Bénin a renforcé le processus de son unification mis en route par la Révolution du PRPB. Car paradoxe cette fois-ci, la Révolution et le PRPB assis sur le banc des accusés dans la salle de la Conférence Nationale, avaient beaucoup fait pour unifier le pays, et leurs travaux d’approche, si l’on ose dire, ont certainement contribué au consensus obtenu, non point par miracle, mais par la vertu de l’amour de la patrie.
Et l’on regrettera sans doute toujours que le Parti Communiste du Dahomey (PCD) n’ait pas été présent à ce rendez-vous unique dans notre histoire. Pour des raisons idéologiques intransigeantes de pouvoir à ramasser nécessairement dans la rue pour que soient accomplis les préceptes de la révolution, le PCD a cru devoir bouder les assises historiques de PLM-Alédjo. Le peuple, qui avait déjà tant souffert, n’admettait pas une Insurrection Générale Armée (IGA). Pourquoi avoir insisté au point de lui tourner le dos, lui aux côtés de qui le PCD avait tant souffert lui-même ? Car ce fut tourner le dos au peuple que de refuser d’aller à sa Conférence des Forces vives de la Nation, qui devint son lieu de ralliement et de ressourcement. Que sachent les survivants du PCD que la nation a besoin de leur idéal pour enrichir et embellir la fortune de la Conférence nationale.
Le mythe fondateur pour une politique de grandeur
Elle est symptomatique en effet la fortune de la Conférence Nationale devenue le repère pour le meilleur. La Conférence et non pas l’Indépendance et non pas la Révolution. Le 1er août nous arriva comme une chose attendue, entendue. C’était le moment où les pays africains, surtout francophones, étaient autorisés à se proclamer indépendants, les uns après les autres. Notre tour avait été fixé au 1er août 1960, et nous avons obéi. Le 26 octobre 1972 fut un ‘‘coup’’ comme un autre auquel ses fomenteurs avaient ajouté le mot magique de révolution. Il est vrai que nous avions besoin de quelque chose dans le genre. Mais apparemment, les maîtres révolutionnaires manquèrent de pédagogie et de la patience qui la sous-tend, et la révolution fit long feu. Les discours politiques ne s’en réfèrent aujourd’hui ni à l’Indépendance ni à la Révolution.
La Conférence Nationale par contre ! Quelle fortune ! Parce que cette rencontre inédite a été intimement souhaitée par le peuple, parce que le peuple l’a entourée de toute sa ferveur, parce que le peuple a prié, sacrifié et veillé pour qu’elle n’échouât point, elle est devenue à tout jamais l’enfant du peuple et comme son premier-né, le nouveau point de départ du pays, le lieu où il a appris à dire à ses dirigeants tout le bien et tout le mal qu’il pense de la manière dont ils le dirigent, son lieu de baptême républicain et démocratique, son véritable mythe fondateur, fondateur de la volonté des peuples de toutes ethnies et de toutes langues de vivre en ‘‘République du Bénin une et indivisible’’.
Comparaison n’est pas raison, mais il n’empêche que le Bénin ait son 1789 dans la Conférence des Forces Vives de la Nation. Que de bouleversements et de remises en cause et de rétablissements de l’ordre ancien en France après 1789 ? Mais les Français en reviennent toujours à cette date qui les a fondés en République et en démocratie. Les Béninois font de même avec la Conférence nationale qui semble leur avoir conféré une âme nouvelle, un esprit nouveau. Il y a désormais ‘‘l’esprit de la Conférence Nationale’’, dont on ne doit pas s’éloigner, auquel il faut toujours revenir, comme le rappellent constamment nos discours politiques. L’esprit de la Conférence Nationale. Souffle vivifiant. Force vitale. On imagine difficilement une dérive à la Tandja au Bénin. Mais si par extraordinaire elle se produisait et que ‘‘Napoléon perçait sous Bonaparte’’, l’esprit de la Conférence Nationale nous détournerait de l’impasse et nous ramènerait à notre âme modelée en ces jours de grandeur et de ‘‘remontée jamais vue’’.
Vingt ans après, l’heure a sonné de s’orienter vers une politique de grandeur effective à la lumière de la Conférence des Forces Vives de la Nation. Entendons-nous sur les mots. Encore une fois, comparaison n’est pas raison ; mais une politique de grandeur, c’est celle que mène par exemple Barack Obama en se détournant de la ‘‘guerre des étoiles’’ de son prédécesseur pour se tourner vers les Américains concrets qui expriment des besoins d’emploi et de couverture médicale. Une politique de grandeur au Bénin consisterait à laisser tomber provisoirement les ‘‘grands travaux’’ pour apporter – par exemple – l’eau courante et l’électricité dans tous nos villages, pour relier entre eux nos villages et les relier aux villes par des chemins carrossables en toute saison, etc. Faisons cela et considérons à quel point le Bénin sera transfiguré, infiniment plus que ne le peuvent les fameux grands travaux qui ont beaucoup de visibilité mais très peu d’efficacité pour les Béninois dans leur quotidien.
Si la Conférence des Forces vives de la Nation a été si grande, c’est pour qu’à sa lumière, les Béninois grandissent et s’épanouissent, à commencer par les plus humbles, en allant des villages aux villes, afin que nul ne soit voué à la suie et à la poussière parce qu’il est né ici et pas là-bas. Voilà à quelle tâche grande et noble nous devons nous atteler maintenant, vingt ans après, sous l’éclairage de notre mythe fondateur et de son esprit, afin que même les générations à qui l’on ne pourra que la conter puissent juger sur pièces et sachent garder mémoire éternelle de la Conférence des Forces vives de la Nation au cours de laquelle le Bénin se sera donné une âme de démocratie, de développement et d’épanouissement.
(Par Roger Gbégnonvi)
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