L’homme du 18 juin et de Brazzaville, le général de Gaulle, se tenait lui-même en trop grande estime pour s’en occuper personnellement. Il confia donc les présidents françafricains à Jacques Foccart et s’en éloigna, ce en quoi il fit bien, si l’on en juge par la mésaventure qui arriva au gentilhomme Giscard d’Estaing dont la carrière faillit être compromise par les diamants de Bokassa et dont on se demande aujourd’hui s’il ne fut pas anthropophage malgré lui le temps de quelque dîner de gala offert sous les lambris dorés de l’Empire de Jean-Bedel. On a sauté à pieds joints par-dessus l’agrégé Pompidou qui se tenait loin des satrapes et des hussards, pendant que Foccart s’activait. Le premier vrai Africain de l’Elysée fut Mitterrand, parce qu’il les connaissait tous, surtout les dinosaures avec pattes lourdes et écrasantes sur leurs populations, et, justement, pour ne pas avoir des voisinages compromettants – ‘‘tant qu’il y aura Bokassa, je n’aurai rien à me reprocher’’ – il confia leur garde à son fils aîné, qui les géra sur le mode, paraît-il, de ‘‘Papa m’a dit’’. Quand on imagine nos satrapes et hussards contemplant les bottes du petit, c’est quelque chose ! L’autre vrai Africain de l’Elysée, c’est Jacques Chirac.
Lui aussi les connaissait tous, mais surtout, il riait beaucoup à leur vue et les tutoyait tous (les dinosaures, qu’il pouvait craindre, Houphouët et Mobutu, avaient débarrassé la scène) avec de grandes tapes dans le dos comme dans une buvette où la bière coule à flot. Gbagbo a confié qu’il n’aimait pas ça, mais que pouvait-il contre ça ? Rien. Il fit donc avec.
Sarkozy l’Africain ? Pas vraiment et pas a priori. La formule ferait plutôt sourire. Et pourtant, il est peut-être, en date, l’Africain le plus authentique de l’Elysée. La double identité se voit à sa manière frénétique, gourmande et absolue d’exercer le pouvoir démocratique, manière qui ravale son premier ministre constitutionnel au rang des figurants de la première rangée, exactement comme en Françafrique où le pouvoir, autocratiquement conçu et exercé, ne se partage évidemment pas. D’ailleurs, faisant un clin d’œil insistant à ses pairs de la bananeraie françafricaine, Sarkozy a débauché des membres de l’opposition politique pour faire gouvernement d’union nationale. Manière françafricaine de faire la place nette – donner à bouffer à gauche et à droite et au centre – pour se retrouver et rester seul sur la scène. Sinon, la prison ! D’ailleurs la nouvelle identité de Sarkozy se voit aussi à sa manière vive de souhaiter voir tel adversaire politique ‘‘pendu à un croc de boucher’’. La bouche parle de l’abondance du cœur, est-il dit dans l’évangile, et la traduction des propos sarkozistes renvoie à la pratique courante de la solution finale sur opposants récalcitrants dans les prisons d’Eyadema et de Mobutu, tous deux d’incandescente mémoire françafricaine. Au Sénégal aujourd’hui, l’on enferme françafricainement les amis qui lorgnent en direction du fauteuil présidentiel. Une certaine pudeur aidant, ils ne meurent pas encore en prison de crise systématiquement cardiaque. Cela viendra peut-être. La nouvelle identité de Sarkozy se voit également à sa manière de placer ses proches parents aux meilleurs postes de la République égalitaire, meilleurs en terme de matière sonnante et trébuchante. C’est ainsi que si la France n’était pas un peu moins bananière dans son ensemble que la Françafrique proprement dite, le fils Jean, étudiant en deuxième année de droit, aurait déjà été hissé à la tête de l’entité la plus juteuse (façon françafricaine de parler quand l’argent pleut à jet continu) de l’Hexagone, exactement comme le fils Karim D’où il ressort clairement que le jeune Sarkozy et le vieux Wade sont arrimés au même combat, avec succès d’emblée pour le second, non pas à cause de l’âge, mais à cause de la densité et de l’intensité de sa bananeraie. Les deux mènent combat dans deux pays apparemment différents. Mais pas pour très longtemps. Car juste un peu encore, et la mère patrie aura basculé entièrement dans les bras de sa fille à qui elle donnait discrètement des leçons de gouvernance à la satrape et à la hussarde, la France se sera dissoute dans la Françafrique. Il n’y aura plus la France mais seulement la Françafrique.
Souhaitable ou redoutable ? Question casse-tête. Laisser tomber donc, et se borner à constater que si tout ce qui monte converge, tout ce qui descend se délite et se disperse.
(Par Paul Emile da Silva)
Cet article n'a pas de Commentaires pour le moment...