La toute première borne repère porte le chiffre1960. C’est symboliquement l’année où la plupart des pays africains ont accédé à l’indépendance et à la souveraineté. En 2010, les Africains, dans leur immense majorité, observeront, avec la gravité et la solennité requises, la pause qu’appelle une célébration d’un caractère particulier : cinquante ans de souveraineté sur les chemins de leurs libertés.
Ce qui veut dire que cinquante bornes repères ont été mises en terre depuis 1960. Soit, à l’horloge du temps, 18 250 jours de marche, le long d’une route qui a vu se succéder près de trois générations d’Africains. Une voie qui est loin d’être un chemin de rose. Parce que marquée de fortunes diverses. Parce que éclairée, de loin en loin, par quelques succès et réussites. Mais, c’est déjà beaucoup qu’en dépit des ouragans ravageurs qui renversent tout sur leur passage, semant la mort et la désolation, l’Afrique n’a pas disparu et les Africains continuent de croire et d’espérer.
Cinquante ans d’indépendance pour une majorité de pays africains, c’est d’une valeur symbolique indéniable. Mais par-dessus et par delà le symbole, c’est d’évaluation qu’il doit s’agir. « Qu’as-tu fait des talents que je t’ai confiés ? ». C’est la question posée dans la parabole des talents. Aussi importe-t-il, pour les Africains, au-delà de toute célébration festive, de se demander, cinquante ans après, ce qu’ils ont fait de leurs libertés ?
C’est sûr : nous n’avons pas su traduire nos libertés en capacité de développement. La liberté est un moyen formidable pour atteindre un objectif donné. Il ne suffit pas de disposer d’instruments aratoires, de machines agricoles par exemple, pour que les greniers se remplissent, comme par enchantement. Le détour par le champ n’est pas facultatif. Il faut se lever aux aurores. Il faut se ceindre les reins. Il faut aller au charbon, s’écorcher les pieds, se salir les mains. Le bon résultat attendu est au bout de l’effort. Cela se paye cash, en totalité et au comptant.
Que diront-ils, qu’écriront-ils les historiens qui, dans cent ou deux cents ans, feront pour leurs contemporains le bilan de l’année de grâce 2009 au Bénin sous le régime du changement ? Evidemment, ces historiens auront la distance nécessaire par rapport aux faits étudiés et examinés. Ils ne peuvent faire montre que de plus d’objectivité dans leur entreprise.
Le journaliste est, en quelque manière, un historien. C’est, comme on le dit, l’historien de l’instant avec les limites attachées à la saisie immédiate des faits. Le journaliste s’oblige, en effet, de photographier, donc de figer ce qui est en mouvement, ce qui est en devenir, ce qui est en mutation. Que peut ramener dans son filet de pêche l’historien de l’instant qui s‘amuserait à ce tiercé-ci : déterminer les trois principales préoccupations que les Béninois tiennent en partage, en cette fin d’année 2009, et qui dominent leur vie quotidienne ?
Commençons par l’insécurité. Elle a brutalement atteint un niveau inquiétant. Le pays, à travers ses forces de sécurité, ne semble pas s’y être préparé. En dépit de tout, nous étions un havre de paix. Et l’on peut comprendre que celui qui n’a rien à craindre ou qui s’est installé dans l’habitude de ne rien craindre ne se foule pas pour prendre des mesures particulières de sécurité. Voilà que tout change désormais. Le « Far West » fait mieux que d’être à nos portes. Il s’installe à demeure, au coeur même de la vie quotidienne de chacun de nous. Les braquages sont monnaie courante, avec leur cortège de morts. Les armes de guerre circulent et trouvent des mains criminelles pour en faire usage. Et quand on a toutes les raisons de se croire à l’abri de ces braquages, n’ayant pas un sous vaillant pour être de quelque intérêt pour qui que ce soit, une balle perdue peut arriver signifier que les feux de l’enfer de l’insécurité n’épargnent personne.
Il mérite d’être relayé le plaidoyer de Georges Seriki et de Nazaire Adjovi. Tous les deux militent en faveur de la révision de l’article 44 de la Constitution. Cet article, dans l’un de ses tirets, dispose que « Nul ne peut être candidat aux fonctions de Président de la République s’il ne jouit pas d’un état complet de bien être physique et mental… » (Fin de citation).
Une telle disposition exclut purement et simplement nos concitoyens handicapés moteur, par exemple, des éminentes responsabilités de Président de la République. On veut bien leur reconnaître le droit de voter, d’exprimer leur suffrage. Mais on leur dénie le droit de prétendre à la magistrature suprême. Foin des qualités et capacités qu’on pourrait leur reconnaître, par ailleurs ! Dire que le 32eme Président des Etats-Unis, Franklin Roosevelt, était atteint de poliomyélite.
Si, avec l’article 44 de la constitution, la preuve est faite qu’il y a une discrimination flagrante contre près de 500 000 de nos compatriotes, cet article aura bien besoin d’être revu et corrigé. Ce qui valide le plaidoyer de Georges Seriki et de Nazaire Adjovi. Ils auront bien besoin de renfort pour mener à bien leur projet, en mobilisant les démocrates, les défenseurs des droits de la personne humaine. Et il n’en manque pas dans notre pays.
Aussi nécessaire et aussi fondée qu’elle soit, une telle action aura cependant besoin d’être complétée, sinon d’être précédée par d’autres initiatives. Celles qui doivent aider à changer le regard de toute une société sur le handicapé et à prendre en charge la vie quotidienne de celui-ci. En la matière, il ne s’agira pas de réinventer la roue, mais de nous inspirer de ce qui se fait de bien et de bon, ailleurs, sous d’autres cieux. Quelques exemples pour l’illustrer.
Ce n’est pas cette idée que l‘on se fait d’habitude de l’arène politique : un chef de parti, tout contrit, qui demande pardon à un autre chef de parti. Le tout devant les caméras de télévision, témoins indiscrets d’un évènement qu’ils se sont fait fort de relayer. Quand les politiciens ne s’embrassent pas avec effusion, ils se combattent avec détermination.
Entre des extrêmes aussi tranchés, il n’y a que peu de place pour le pardon. Ceci dans le double mouvement de quelqu’un qui, humblement, demande pardon à un autre. Lequel, à son tour, magnanimement, le lui accorde. Et c’est parce que la chose est rare, à la limite de l’inédit, que le pardon demandé par Adrien Houngbédji à Nicéphore Soglo à l’occasion de l’anniversaire de ce dernier, a été diversement interprèté.
Beaucoup ont voulu y voir, pour Adrien Houngbédji, une manière de jouer son va-tout et de forcer le destin. Ne doit-il pas veiller à colmater, à son profit, les brèches qui pourraient gripper la machine de « L’Union fait la Nation », la coalition des partis devant le porter au Palais de la Marina en 2011 ? L’homme, aux termes de notre Constitution, engage sa dernière bataille présidentielle. C’est maintenant ou jamais. Ou ça passe ou ça casse.
D’autres se rangent derrière le proverbe selon lequel « La vengeance est un plat qui se mange froid », pour dire qu’il faut savoir attendre pour se venger. Nicéphore Soglo, estiment-ils, a perdu le pouvoir, en 1996, face à Mathieu Kérékou, parce que Adrien Houngbédji, en position de faiseur de rois entre les deux tours, en a ainsi décidé. Et de s’appuyer sur ce disait, un jour, Séfou Fagbohoun. (Citation) : « Votre bonheur, ce n’est pas quand votre ennemi meurt, mais quand il a besoin de vous et est obligé de vous demander pardon. » (Fin de citation)
Dantokpa en annonce déjà les couleurs : les fêtes de la fin de l’année 2009 frappent à coups redoublés à nos portes. La culture qui a cours chez nous invite nos compatriotes, qu’ils soient riches ou pauvres, à entrer dans le cercle de la danse. Le rituel désormais bien connu des fêtes de fin d’année implique tout le monde. Il n’exclut personne. Sublime délice : nous nous laisserons bientôt dissoudre dans la félicité des fêtes. Et nous serons habités par le secret désir du poète qui souhaitait voir le temps suspendre son vol.
Nous avons ainsi, dans nos contrées sous-développées, un sens fort de la fête à faire pâlir de jalousie des gens vivant sous d’autres latitudes. Des latitudes froides où la nature n’est pas toujours à la fête. Des latitudes tristes, la solitude étant, ici, la note dominante du concert plutôt maussade de la vie. A l’image de la grisaille ambiante.
La première remarque à faire c’est que la fièvre qui s’empare de Cotonou, à la veille des fêtes de fin de l’année, nous paraît artificiellement entretenue. Nous faisons comme si nous étions à la veille d’un événement inédit, unique en son genre. Pourtant, nous ne connaissons que trop un tel exercice. Un exercice chaque année reconduit, chaque année répété et vécu avec une égale intensité et ferveur.
